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Déclaration de candidature à l'élection présidentielle de 2002

La confiance et l'estime qui vous ont déterminé à faire appel à ma personne pour mettre à profit les élections présidentielles afin de donner un espace d'expression à l'insurrection des consciences m'ont été comme une déflagration. En effet, ma propre insurrection qui date d'une quarantaine d'années est politique mais n'a jamais emprunté les chemins de la politique au sens conventionnel du terme, ni même la protestation telle qu'elle se manifeste quelquefois dans la rue. Mon premier objectif a d'abord été de mettre en conformité ma propre existence (impliquant ma famille) avec les valeurs écologistes et humanistes que je n'ai cessé de servir de mes modestes forces et moyens, au Nord comme au Sud, depuis que j'en ai reconnu l'urgente nécessité dès 1960, époque de mon recours à la terre.

Chemin faisant, cette quête de cohérence a mis pour moi en évidence le piège universel dans lequel se débat l'ensemble de l'humanité. La techno science et le mythe du progrès auxquels les deux ou trois derniers siècles ont été voués n'ont pas contribué à l'humanisation escomptée. Il en est résulté objectivement un traquenard confisquant à l'humanité une authentique maîtrise de son destin. Si l'humanisation dans le sens d'une transformation hautement positive du genre humain n'est pas au programme de ce genre humain, quel projet s'inscrit alors dans notre histoire en dehors de la violence et de la prédation ? On peut se demander pourquoi, dans l'immense champ du réel qui offre à nos intelligences et à nos consciences des choix à l'infini, nous avons installé sur notre planète-oasis un système fondé sur l'antagonisme guerrier et l'avidité érigée en économie. Ce choix inintelligent se traduit en outre par une détérioration de la biosphère telle que nous nous demandons d'ores et déjà si elle pourra être viable pour nos enfants.

Comment expliquer, par exemple qu'en dépit de nos prouesses technologiques et de nos extraordinaires capacités, nous n'ayons pas résolu un problème aussi élémentaire et basique que permettre à chaque être humain d'être nourri, vêtu, abrité et soigné. Pire encore, c'est au sein même de la prospérité la plus démesurée que certains êtres humains sont de plus en plus frappés ou menacés d'indigence et d'exclusion.

Nous voici donc confrontés à un modèle d'existence planétaire non seulement profondément erroné mais le plus périlleux de notre histoire. C'est dans cette tragédie universelle que se révèlent et s'exacerbent toutes les tares de l'homme contre l'humain et contre la nature. Cet enjeu considérable ne peut laisser indifférent et invite effectivement chacun d'entre nous à une insurrection légitime de sa conscience.

C'est pourquoi, après les affres de l'indécision et des hésitations, le "oui" à votre appel s'est imposé à moi, sous les encouragements affectueux et confiants de bon nombre de mes amis. C'est dire que le message écologique que vous souhaitez que je serve concerne d'abord l'humanité, indivisible par nature, vivant sur une planète dont l'intégrité et la sauvegarde incombent à chaque être humain, à chaque nation. Les actions et les dispositions, aux plans local, national et international doivent découler de cette évidence.

Ce "oui" pour être candidat comporte quelques conditions et nécessite quelques clarifications :

Je tiens d'emblée à préciser que ma candidature n'est en rien contre qui que ce soit. Elle est, par contre, résolument pour une logique qui donne à la personne humaine et à la nature la place centrale, comme référence inspirant l'organisation de la cité, de la nation et des nations : une personne qui ne soit plus réduite à "l'homo economicus" au sein d'une hyper-prospérité sans satisfaction véritable, ni réduite à l'agonie dans la précarité et la misère qui lui dénient toute possibilité d'existence. Quant à la nature, il est plus que temps de lui reconnaître le magistère absolu d'être la garantie de toute vie et de notre survie. Oublier ce caractère irrévocable condamne tous nos efforts et nos projets quels qu'ils soient à n'avoir pas de lendemain. Une véritable maturité de la conscience collective voudrait que l'on s’attelle à un travail de restauration planétaire. Une partie relativement modeste des ressources consacrées à la violence et à la destruction suffirait à ce grand œuvre. Utopie ? Sans doute, mais utopie n'est pas chimère mais ce non-lieu de tous les possibles, si nous le voulons vraiment.

Cette campagne électorale sera avant tout l'occasion d'une mobilisation de tous ceux qui ressentent l'urgence de cette insurrection pacifique et légitime face à l'immensité de l'enjeu. Anticipant sur des évolutions sans avenir, la société civile constitue déjà un vaste laboratoire d'expérimentation où s'élaborent des alternatives dans tous les domaines : santé, éducation, écologie, agriculture, technologie, nutrition, économie, solidarité internationale, relations sociales etc. Ces multitudes d'innovations sont comme des semences d'espérance, un potentiel qui pourrait s'évaluer pour mieux se faire entendre par ceux à qui incombent les orientations politiques majeures.

Au-delà des clivages politiques et de tout ce qui fragmente notre réalité commune, c'est à la fédération des consciences que l'on fait appel. C'est-à-dire à ce lieu intime où chaque être humain peut mesurer sa pleine responsabilité et définir les engagements que lui inspire une véritable éthique de vie pour lui-même, pour ses semblables et pour les générations à venir.

C'est dire que mon engagement repose sur quelques exigences :

Il doit être porté par tous ceux qui adhèrent aux valeurs que nous défendons. Cela implique une adhésion active pour diffuser le message et soutenir par des ressources toutes les activités entreprises où chacun doit se vivre comme un citoyen acteur et pas seulement délégatif. Si le processus s'avérait trop faible et non significatif d'une intensité d'engagement suffisant, cela serait pour moi un test suffisant pour me retirer et non m'obstiner dans un défi absurde sous le prétexte d'aller à tout prix au bout du processus. Ceci est un test d'authenticité, pour ne pas dire de vérité.

Il faudra bien sûr, au-delà des vœux pieux, mettre en évidence les alternatives concrètement constructives et penser à des logistiques qui les appuient, les divulguent, les incarnent largement, tant au Nord qu'au Sud. Et à ce niveau, tous ceux qui me connaissent savent combien j'ai eu souci de cette incarnation, tant dans ma propre vie que dans mes implications.

Voici donc, chers amis, ce que je propose.

Avec ma gratitude, mon dévouement et mon amitié.

Pierre Rabhi.