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Le sens théologique de la journée de la Sauvegarde

Intervention de Mère Hypendia, le 28 août 2005.

Au nom de la Communauté de Solan, je viens vous souhaiter la bienvenue à cette Journée de prières et d’échanges, consacrée à la Sauvegarde de la création, un rendez-vous annuel, organisé depuis dix ans par l’Association des Amis de Solan.

Un grand merci à tous les membres du Conseil d’Administration et aux petites mains, invisibles mais très actives, qui ont travaillé à l’organisation de cette journée qui s’annonce belle.
Pierre Rabhi notre président, ainsi que plusieurs membres du CA de notre association nous ont demandé, à l’occasion de cette date anniversaire des dix ans depuis la fondation des Amis de Solan, de faire un retour aux sources et de rappeler le sens théologique de cette journée dans la tradition orthodoxe.

Il est significatif en effet, que, parmi les responsables des différentes communautés chrétiennes, le Patriarche de Constantinople, S.S. Dimitrios, ait été le premier à intervenir sur le sujet des problèmes écologiques du monde. Le 1° septembre 1989, il adressait au monde chrétien le message suivant :

« Ce siège œcuménique de l’Orthodoxie … suit avec une grande angoisse la destruction brutale et impitoyable de l’environnement naturel, avec des conséquences très dangereuses pour la survie du monde créé par Dieu.
L’emploi abusif par l’homme contemporain de sa position privilégiée dans la création a déjà amené le monde au bord de l’autodestruction apocalyptique, soit sous forme de pollution de la nature, soit comme extermination d’un grand nombre d’espèces animales et végétales.
Face à une telle situation, l’Église du Christ ne peut rester indifférente. …A l’écoute de l’angoisse de l’homme contemporain et en considérant une situation qui engage profondément notre devoir et notre responsabilité spirituelle et paternelle, nous avons pris la décision, en union avec le Saint Synode qui nous entoure, de déclarer le 1° septembre de chaque année, - jour où nous fêtons le début de l’année ecclésiastique et au cours duquel des vœux et des prières s’élèvent vers le Créateur u du monde - comme journée d’intercession pour la protection de l’environnement naturel. »

Son successeur, le nouveau Patriarche œcuménique Bartholomaios I°, manifesta à maintes reprises son intérêt pour le problème écologique, en particulier lors de son allocution au Parlement européen à Strasbourg, en 1994. Il y déclarait notamment :
« Permettez-nous d’exprimer notre conviction que le problème écologique de notre siècle exige une révision radicale de notre cosmologie. Autre est l’interprétation de la matière et du monde, autre l’attitude des hommes devant la nature et autre le sens de l’acquisition et de l’utilisation des biens matériels. »

Monseigneur Bartholomaios nous invite donc à une « révision radicale de notre cosmologie. » Le monde orthodoxe en effet a su conserver « la dimension cosmique de la foi ; il nous a offert une vision du salut comme communion et transfiguration cosmique promise à toute la création qui gémit et souffre dans l’attente de la Rédemption. »

Quand les Pères de l’Église lisaient dans la Bible le récit de la création, ils n’en concluaient pas que l’homme avait été placé dans le monde pour l’exploiter à son gré. Tout au contraire, pour eux, sa fonction était d’être le prêtre et le chef de chœur d’une création faite pour chanter la gloire de son Auteur. L’attitude fondamentale de l’homme envers le reste de la création n’est pas la domination et l’exploitation, mais la bénédiction et l’action de grâces.

Dans la perspective qui est celle de la Bible, l’univers a été créé pour l’homme, qui en est le sommet, et Dieu l’y a placé comme son intendant et son représentant. Il faut noter d’ailleurs que, selon l’interprétation des Pères de l’Église, cet homme qui est ainsi placé au sommet de la création, ce n’est pas l’individu humain, mais la personne humaine, en communion dans l’amour et le don de soi, avec Dieu et avec toutes les autres personnes humaines.
Certes, l’homme est lui-même un élément de la biosphère, en même temps qu’il en est le couronnement, et le livre de la Genèse nous dit qu’il a été placé dans le jardin de l’Eden « pour le cultiver et le garder. » Ainsi, l’être humain est appelé à coopérer avec la nature plutôt qu’à la dominer, mais Dieu lui a aussi donné le pouvoir de changer et de refaçonner le monde. Doté d’une conscience propre, nous, hommes, ne rendons pas à Dieu le monde comme nous l’avons reçu : par le travail de nos mains, nous transformons l’offrande que nous Lui faisons. Pendant l’Eucharistie, nous offrons à Dieu les fruits de la terre, non dans leur état premier, mais transformés par nos habiletés humaines ; sur l’autel nous ne déposons pas des grains de blé, mais du pain, ni des grappes de raisin, mais du vin. C’est précisément ce que fait toute l’humanité.

Grâce au pouvoir de notre propre conscience, et grâce à cette capacité de changer et restructurer le monde, nous sommes capables d’articuler la création, de la rendre éloquente pour louer le Seigneur. C’est grâce à nous, hommes, que les cieux racontent la gloire de Dieu (Ps. 18,) grâce à nous, hommes, que la lune et les astres, les rochers, les arbres, les fleurs, et les animaux rendent gloire à Dieu et le louent.

La personne humaine est investie d’une responsabilité grave et effroyable parce qu’elle est à la fois microcosme et médiateur, unifiant la création pour la rendre en action de grâces à Dieu : d’autant plus qu’elle a la capacité de modifier et de façonner le monde par un choix conscient et délibéré. Étant faits à l’image de Dieu et donc libres, nous assumons un risque redoutable. Nous pouvons utiliser notre pouvoir créateur en bien ou en mal. Nous pouvons illuminer ou transfigurer, mais également polluer et détruire. Abuser de notre créativité humaine a des conséquences tragiques, et ce que nous appelons « la crise écologique » qui nous assaille aujourd’hui n’en est que la preuve la plus évidente. Nous ne manquons pas d’informations scientifiques et techniques sur la nature de la crise écologique actuelle. Nous savons non seulement quoi faire, mais également comment le faire.

Cette crise n’est cependant pas essentiellement et fondamentalement écologique. La difficulté première ne réside pas au dehors, mais à l’intérieur même de nous, non pas dans l’écosystème mais dans le cœur de l’homme. La crise actuelle ne porte pas tant sur l’environnement que sur notre vision du monde. Et changer notre vision du monde implique à son tour que nous changions cette vision de nous-mêmes. Car, en dépit de toutes les connaissances que nous avons sur l’état de la planète (Thierry Thouvenot, du WWF, enrichira nos connaissances sur ce sujet tout à l’heure), nous accomplissons peu de choses dans la pratique. « Le chemin est long de la tête au cœur, et encore plus long du cœur aux mains. »

La cause originelle de toutes nos difficultés réside dans l’égoïsme et les passions (le péché) de homme. La solution ne réside pas dans la découverte d’une technologie plus performante ; la seule issue est le repentir, la métanoïa cosmique. (métanoïa, au sens littéral du terme grec signifie conversion du cœur (changer d’état d’esprit.)

D’après l’ouvrage de base de la spiritualité orthodoxe, la Philocalie, cette métanoïa ne pourra s’opérer qu’en respectant trois conditions particulières :
La nepsis , mot grec , signifiant la sobriété, la vigilance, l’éveil, l’alerte. Cette notion a été longuement développée par Maxime Egger, l’an dernier à la Journée de la Sauvegarde.
La sophrosynê, c’est-à-dire la tempérance. Elle suppose de surmonter l’auto-indulgence et la permissivité, d’effectuer la métamorphose de la concupiscence en amour, l’expurgation du faux érotisme en faveur de l’amour divin. La transformation du cosmos est impossible sans amour et, sans amour véritable, la tempérance est sans valeur.
L’enkrateia est la troisième condition, la maîtrise de soi, « l’autolimitation », la restreinte volontaire de nos habitudes de consommation d’aliments et de ressources naturelles. Cela implique d’abord que nous fassions la distinction entre le vouloir et le besoin. La personne humaine ne peut trouver son bonheur véritable qu’en renonçant à son ego individuel et en se dévouant librement et totalement au bien des autres, au mépris de la vie terrestre s’il le faut : « Qui aime sa vie la perd, et qui hait sa vie en ce monde, la conservera en vie éternelle. » (Jn 12,25) C’est par l’abnégation, la disponibilité à se priver, parfois en disant « non » ou « assez », que la personne redécouvrira sa véritable place dans l’univers.

Ainsi nous pouvons résumer tout cet effort de metanoïa cosmique en un seul mot : le sacrifice. Il n’y aura de changements réels et concrets dans l’environnement que si nous sommes préparés à faire des sacrifices radicaux, difficiles, et véritablement généreux. Si nous ne sacrifions rien, nous n’aurons rien.
« Parler de sacrifice est démodé et même impopulaire dans le monde moderne. Mais si l’idée de sacrifice est impopulaire, c’est avant tout parce que de nombreuses personnes ont une idée erronée de ce que signifie vraiment le sacrifice. Elles imaginent que le sacrifice signifie une perte, ou la mort ; elels voient le sacrifices comme quelque chose de sombre ou de triste. Sans doute est-de parce que, à travers les siècles, des concepts religieux ont éé utilisés pour introduire des distinctions entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, ainsi que pour justifier l’avarice, l’abus et l’arrogance » (Patriarche Bartholomeos. Appel aux Crétiens pour la Journée de la Création. Juin 2002.).
Le sacrifice est coûteux ; néanmoins, il ne conduit pas à la perte, mais à l’accomplissement ; il représente un changement non pas pour le pire, mais pour le meilleur. Il ne peut être réduit au seul sens de renoncement. Dans son essence fondamentale, le sacrifice est un don, une offrande volontaire rendue en culte par l’homme à Dieu son Créateur.
Un élément essentiel de tout sacrifice est qu’il doit être spontané et volontaire. Ce qui nous est soutiré par la force et la violence et contre notre volonté, n’est pas un sacrifice. Seul ce que nous offrons dans la liberté et dans l’amour est véritablement un sacrifice. Il n’y a pas de sacrifice sans amour. Lorsque nous abandonnons quelque chose contre notre gré, nous subissons une perte, mais lorsque nous offrons quelque chose volontairement, nous ne pouvons qu’y gagner. …

Nous devons appliquer tout cela à notre action en faveur de l’environnement. Il ne peut y avoir de salut pour le monde, d’espérance d’un avenir meilleur, sans la dimension du sacrifice qui nous fait défaut. Sans un sacrifice coûteux et exigeant, nous ne pourrons jamais agir en tant que prêtres de la création afin de renverser la spirale de la dégradation de l’environnement. (Idem)

J’aimerais vous citer un texte qui me tient beaucoup à cœur, de l’écrivain français Léon Bloy, qui montre combien chacun de nos gestes, -loin de n’affecter que nous-mêmes qui le commettons- a une répercussion en quelque sorte universelle :
Notre liberté est solidaire de l’équilibre du monde… Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini. S’il donne de mauvais cœur un sou à un pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les soleils, traverse le firmament et compromet l’univers. S’il produit un acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu’il ne connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin que cet homme soit pur, comme un voyage mourant de soif a besoin du verre d’eau de l’Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu’à la fin des siècles ; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les tempêtes, rachète les captifs, convertit les fidèles et protège le genre humain.
Toute la philosophie chrétienne est dans l’importance inexprimable de l’acte libre et dans la notion d’une enveloppante et indestructible solidarité. »
Toue la philosophie chrétienne est dans l’importance inexprimable de l’acte libre et dans la notion d’une enveloppante et indestructible solidarité.
Toute responsabilité, assurément, est personnelle. Mais tout acte personnel contribue à accroître le bien ou le mal dans le monde.
Ainsi, pour en revenir à l’esprit de cette Journée de Prière pour la Sauvegarde de la Création, nous pouvons dire que, selon la formule de Sa Sainteté Dimitrios, nous avons besoin de vivre d’un esprit eucharistique et ascétique, un esprit d’amour gracieux et désintéressé. L’amour est la seule vraie réponse à donner à notre crise écologique, car nous ne pouvons pas sauver ce que nous n’aimons pas. Mais il n’y a pas d’amour véritable sans sacrifice de soi, quel qu’en soit le prix.