De pierres et d’eau…
Le plus spectaculaire dans une construction est toujours le montage des murs et la pose du toit. Pour la pose du toit, il faudra attendre le prochain Messages. Pour les murs, cela ne va pas vite. Il faut dire que les difficultés de la carrière, avec laquelle nous avions passé notre premier contrat et qui a dû déposer son bilan et fermer, nous ont sérieusement retardés. Non seulement il fallait trouver une nouvelle carrière, et les prix étaient souvent multipliés par trois et plus, mais encore il fallait aussi trouver des pierres de même gabarit, pour pouvoir respecter les plans de l’architecte. Or, chaque carrière a ses propres normes et aucune ne pouvait nous fournir les pierres à la taille de celle avec laquelle nous avions commencé le travail. Il a donc fallu revoir les plans et, pour une bonne part, retailler nous-mêmes les pierres. Là où une colonne était faite de trois blocs superposés (avec deux joints) elle est faite maintenant de sept blocs et donc de six joints. Ce jointoiement des blocs, à garder parfaitement à la verticale, est une opération particulièrement délicate. Imaginez un bloc de plusieurs tonnes, qui se balance au bout d’un filin, à trois ou quatre mètres du sol, et qu’il faut ajuster au millimètre près. Néanmoins en appliquant le principe « faites-le vous-même » et en retaillant les blocs, le budget est maintenu dans son cadre. Le timing par contre est un peu compromis, et la vendange 2006 dans les nouveaux locaux est aujourd’hui incertaine.
L’approvisionnement en pierres de bonne taille et de bon marché n’a pas été le seul problème rencontré. Nous avions laissé entendre dans le Messages 20 que l’eau n’avait pas dit son dernier mot. Le fond de la cave se trouve sur un terrain d’argiles marneuses qui retiennent admirablement les eaux pluviales et les restituent au jour le jour, en suintements, écoulements ruissellements qui peuvent durer des mois pour quelques heures de pluie en surface. Les murs, le sol, étaient menacés de moisissures avec tout leur cortège de bactéries diverses. Le premier remède : drainer….c’est un mot que l’on avait déjà entendu pour les vignes du Sud où le sous-sol retenait également l’eau. Mais, dans les vignes, les fossés les plus profonds atteignaient tout juste un mètre alors qu’ici, la cave étant déjà en sous-sol, la canalisation en buses armées de 40 centimètres de diamètre, a dû être posée, au départ, à plus de quatre mètres de profondeur, afin d’être au dessous du niveau des eaux. Le conduit se prolonge ensuite pendant 150 mètres avec une pente de 1 à 3 centimètres par mètre, pour atteindre un bassin de rétention puis de diffusion dans un fossé naturel. Ce fut un travail colossal car, sur le trajet, c’est le roc que nous avons rencontré. Et il a fallu un brise-roche de 16 tonnes pour extraire quelques 20 mètres cubes de pur rocher ! Mais tout va bien désormais. Des regards ont été ménagés à chaque virage de la conduite, qui a déjà bien joué son rôle après les pluies du mois de septembre. Et il en est advenu une promesse de bienfait : cette conduite devrait jouer le rôle de « puits provençal » ou « puits canadien » (pas de chauvinisme !) C’est à dire que, par temps chaud et sec, lorsque l’eau ne circule pas il devrait se produire en sens inverse, (tous les espoirs sont permis !) un appel d’air qui apportera à la base de la cave la fraîcheur du sol profond et aidera de façon naturelle à maintenir la température entre 12° et 15° .
Le deuxième remède était d’augmenter l’étanchéité des fondations. Un enduit au bitume, choisi de telle manière que sa capacité isolante laisse place à une légère respiration et humidification de la pierre, a été étalé sur le bas des murs et recouvert par un film poreux tandis que le long de ces murs une légère rigole a été creusée. L’eau qui arrive de biais sur ce mur est filtrée par le film et redescend dans la rigole entraînant les impuretés. Les pierres de fondation sont ainsi protégées tout en gardant la très légère humidité dont elles ont besoin pour assurer leur souplesse.
Que de dévouements, d’amitié, de conseils autorisés pour en arriver là ! La modestie des amis de Solan nous empêche de les nommer, néanmoins ils sont bien présents à notre reconnaissance.
La vigne, la forêt, le valat ont eu soif
Alors qu’à la cave on cherchait à évacuer une eau inopportune, l’année 2005 a été une année de sécheresse (venant, rappelons-le, après une année 2004 de record de chaleur) : d’octobre 2004 à septembre 2005 il n’y a eu aucune pluie. Et l’automne 2005 a été très restreint en précipitations : quelques jours au début des vendanges en septembre, un peu de neige à la fin de l’année. Qu’en sera-t-il des pluies de printemps ?
Il a donc fallu des arrosages exceptionnels pour les plantations : 1000 plants de vigne et 500 plants forestiers réclamaient. Les premiers, en terrain plat et en alignement, étaient relativement faciles bien que fastidieux à irriguer (certain soir l’arrosage dura jusqu’à 22 heures) mais en forêt où le tracteur ne pouvait pénétrer, la « ronde des arrosoirs sur les pentes roides » n’avait rien de poétique !
Quant au Valat, certes il est resté en eau, mais les écrevisses auront bien besoin des travaux prévus pour augmenter leur parcours. Ces travaux nécessitaient une autorisation administrative puisqu’on envisage de modifier le trajet du cours d’eau. Celle-ci obtenue, -d’autant plus aisément que notre projet est de ramener le valat dans son lit d’origine-, il fallait encore trouver le financement. Dans le cadre de la protection de la zone humide, l’Agence de l’Eau, le Conseil Régional et la fondation Nature et Découvertes ont apporté leur soutien. Nous en rendrons compte dans le Spécial Valat prévu pour septembre 2006.
Outre ces travaux d’aménagement il fallait prévoir l’entretien de la fondrière par un pâturage qui maintienne le milieu ouvert et lutte contre les « essences invasives », pins et autres, risquant d’assécher cette parcelle qui est la zone régulatrice de l’approvisionnement du Valat. Un voisin de Pougnadoresse a proposé ses deux chevaux. Ceux-ci, après un petite difficulté d’adaptation et une fugue, semblent s’appliquer à leur nouveau travail : pâturer sans trop écraser le couvert végétal (comme le font les vaches), sans arracher toutes les jeunes pousses (comme les chèvres) sans raser le sol (comme les moutons). Bref, le grand art du pâturage en région méditerranéenne. Une bonne nouvelle au passage : les orchidées de la fondrière sont en expansion.
La peupleraie change de visage
A l’Est de la fondrière les peupliers du Petit Camp arrivaient en fin de vie et menaçaient de s’effondrer les uns après les autres sans choisir nécessairement le moment où il n’y a pas de campeur. Une entreprise de bois est venue les enlever. Afin de garder l’ombre si prisée de ce site, seule la moitié de la parcelle a été coupée. Un projet de plantations de remplacement est en cours, avec des essences locales, amies des terrains humides : noyers, aulnes, acacias, châtaigniers.
Une belle entente entre la vigne et la colline
On ne parle pas souvent de la colline, dont le sommet domine toute la région :
Cavillargues, Tresques, Pougnadoresse, Saint Jean d’Orgerolles, La Bastide d’Engras de quelque côté que l’on se tourne, un clocher nous y fait signe. Au sommet de cette colline quelques deux cents chênes de Bourgogne alignés en quatre rangées longues et serrées, essayaient vainement, depuis plus de trente ans, d’enfoncer leurs racines en profondeur comme il convient à des arbres de leur espèce. Très vite, le rocher les arrêtait. Et chez les chênes « pas de racine, pas de ramure » Les pauvres chênes ne poussaient pas : à peine trois mètres au bout du compte! Certains les avaient cru truffiers, mais le sol, bien que riche en champignons variés…(et très bons aux dires des sangliers qui en retournaient régulièrement la terre), était une terre acide définitivement impropre aux précieux tuber melanosporum . Après examens de spécialistes en trufficulture et en foresterie, l’arrêt a été signé : ces chênes ne pourraient donner ni des truffes ni de beaux bois…Alors une autre voix s’est fait entendre. Des concurrents se sont proposés : sur cette colline, au grand soleil et au grand vent des oliviers, eux seraient très satisfaits. C’est pourquoi un beau matin, Benjamin s’est avancé avec débroussailleuse et tronçonneuse pour effectuer ce qui n’avait encore jamais eu lieu à Solan : une coupe à blanc ! Le bois de chauffage sorti et soigneusement mis à sécher au hangar il restait tous les branchages qu’il n’était pas question de brûler. L’association de La Borie, experte en la matière, nous a loué un petit broyeur qui a fonctionné avec l’un de nos tracteurs. Le travail était plus long qu’avec un broyeur autonome, mais cela permettait, avec notre deuxième tracteur, d’effectuer immédiatement l’épandage du broyat (90 MAP) dans les vignes du sud où le besoin de stabilisation du sol est toujours important. Ce fut un beau travail d’équipe entre vignerons et forestier.
Dans la vigne toujours les problèmes de sol...
Ces problèmes accentués par la sécheresse -mais les pluies en auraient apporté d’autres…- trouvent cependant peu à peu leur résolution. Il y a toute une cartographie de la vigne selon les besoins particuliers en amendements : le dosage en fumure, en calcaire, en mulch est ainsi prévu pour chaque parcelle. Quant à l’orge au très long système racinaire elle a montré sa grande bonne volonté en se ressemant … elle-même.
Grâce aux grand nombre de bénévoles à la vendange, le travail d’automne du sol a pu être entrepris dès le mois de septembre. En effet, au fur et à mesure qu’une parcelle était récoltée, tandis que Grégory et Benjamin étaient à la cave avec les sœurs et que le plus grand nombre des vendangeurs étaient au tri, Daniel, Guillaume et le Père Silouane pouvaient abandonner la partie et se mobiliser immédiatement pour entreprendre les épandages sur le terrain. Avance précieuse sur les travaux d’automne qui a permis d’entreprendre la taille de la vigne au plus tôt. Certes nous connaissons le dicton provençal : « Tailleuss tôt, tailleuss tard, rin né vaut la taill’ dé mar(s) » mais ce dicton a oublié de tenir compte de la lune. Or, en lune descendante, on peut commencer la taille dès le 15 décembre, ce qui fut le cas.
Pourquoi cette précipitation ? C’est que la taille reste une opération très longue si l’on veut en même temps soigner les ceps. Pulvérisation de Trichoderma au terme de chaque rangée, ramassage des bois de plus d’un an qui sont stockés, en attente d’être brûlés au jour propice, dans un énorme trou ressemblant à un four polynésien, qui les garde à l’abri du vent, grand diffuseur du champignon de l’esca. . Quant aux sarments d’un an, ils peuvent rester sur le sol en attendant le passage du gyrobroyeur qui doit les transformer en humus. C’est ainsi que chaque parcelle est nette après la coupe, et que l’on peut préparer les trous pour le racotage 2006.
En ce début d’hiver, les vignerons, ont pu constater que s’il n’a pas éliminé l’esca, le traitement au trichoderma semble l’avoir cependant stoppé là où la maladie débutait. C’est un encouragement. Par contre, un nouveau travail se dessine avec la reprise de la taille dans plusieurs plantiers : ils avaient été prévus pour une taille en gobelet (cf. Messages 20) mais le mistral n’est pas d’accord : « si vous n’attachez pas vos sarments je les casse au niveau de l’attache sur le cep ! » a-t-il décrété. Nous nous inclinons devant le maître vent et prévoyons un palissage progressif de toutes les jeunes vignes.
L’euphorie du jardin
Comme nous l’avions laissé entendre cet été, la récolte du jardin a permis d’atteindre, l’autonomie alimentaire pour les légumes et les fruits, après plus de dix ans d’effort. Il faut dire que les effectifs à la table de Solan étaient parallèlement en augmentation croissante. Cet été la moyenne quotidienne était de vingt-huit personnes. Les légumes racines y ont mis du leur : certaines carottes ont approché d’un poids de 900 grammes pièce ! Trois panais ont suffi pour un seul plat. Le Père Silouane nous a confié un des secrets de ces records : pour les légumes racines l’arrosage par goutte à goutte est le meilleur. Pour les légumes feuilles et les légumes fruits, l’aspersion l’emporte. Et dans tous les cas veillez au calendrier et à l’heure de l’irrigation si vous voulez éviter les maladies.
Devant un tel succès (en janvier nous mangeons toujours des salades fraîches, semées en août) nous avons préparé un jardin d’hiver, sur une parcelle inoccupée, près du hangar, où par gravitation descend l’eau du forage. Deux grands tunnels pour l’alternance vont permettre de récolter des salades dès le mois de février et des tomates au mois de mai. Partout, ajoutons-le, des clôtures électriques quasi permanentes éloignent les sangliers. Pour les mulots qui aimeraient bien venir goûter aux pommes de terre, les chattes n’étant pas du tout à la hauteur, une méthode a été mise au point qui consiste à inonder au jet d’eau les terriers…. Un tsunami pour rats des champs. Ils en réchappent mais déménagent de ces terrains à risque.
Tout allait trop bien !
Là où le conflit de mitoyenneté n’est pas terminé, c’est entre la cave et le jardin. Les framboisiers n’ont pas résisté à la transplantation, les fraisiers ont vu leur population décimée, lors du creusement de la tranchée dont nous avons parlé plus haut. La serre tient bon mais n’est plus qu’un avant-poste à la frontière. Attendons la fin de cette guérilla pour vous donner un état de la solution finale.
Le travail de la cave
Qu’en pense l’ancien jardinier ? En fait, tout à son nouveau travail de caviste, il ne nous a guère parlé du jardin. Quant à la cave, il lui était difficile de dire si la vendange 2005 était prometteuse, si la vinification était capricieuse, si… A toutes nos questions il répondait qu’il n’avait pas d’élément de comparaison et qu’il n’en était qu’à apprendre son métier. Voilà bien une réponse de scientifique ! « Il n’y a de science que du mesurable » disaient les anciens, et : « mesurer c’est comparer »…Heureusement dans l’arsenal des axiomes philosophiques il y en avait un qui nous a aidé à connaître son point de vue : « l’homme est la mesure de toute chose. »
Qu’est- ce donc pour l’homme que le rapport avec cette boisson enivrante qu’on appelle vin ? Le vin, au départ, nous a dit l’apprenti caviste, n’est pas « bon ». C’est « piquant », « astringent » pour ne pas dire franchement « mauvais »….Mais sur cette boisson, au goût naturellement désagréable, vient se greffer tout un plaisir acquis où se mêlent le rêve, les souvenirs, la convivialité… Puis, dans cette subjectivité, la rigueur, la mesure, l’objectivité s’insinuent avec persévérance. De là le côté poético-scientifique ou scientifico-poétique, si déroutant pour le profane, des commentaires de dégustation. Mais peu à peu on entre dans cet univers. Il y a tout un jeu pour reconnaître les cépages à la seule odeur du vin, pour discerner les stades d’une évolution constante de la fermentation.
Le travail de la cave fait ainsi appel à tous les sens mais aussi à tout le corps car c’est très manuel (surveiller les cuves, rincer les barriques) et à toute l’intelligence car c’est aussi un travail de laboratoire très pointu. Et cet appel à tout l’être fait qu’on ne peut que l’aimer…même si c’est salissant !