Ce que nous appelons la modernité s’est organisée selon des principes qui en ont fait une idéologie à part entière avec ses dogmes, ses postulats, ses doctrines et ses credo. Prenant appui sur le miracle industriel avec la technologie et la science, cette idéologie a fondé un paradigme qui, sous l’invocation du progrès, a donné libre cours à toute activité lucrative sans aucune limitation. Le monde est perçu comme un gisement de ressources dont il faut s’emparer pour créer de la richesse monétaire. Cette option a instauré une règle faisant de la compétition entre humains la base du vivre ensemble. Cela s’est traduit en partie par un face-à-face permanent et souvent conflictuel entre le capital et la force de travail, ainsi que bien d’autres antagonismes d’intérêts matériels, immatériels et symboliques.
Par ailleurs, l’époque contemporaine a été tragiquement marquée par deux guerres européennes devenues mondiales d’une extrême violence, efficacement instrumentalisées par l’industrie. C’est aussi dans ce contexte qu’a eu lieu l’irruption d’une autre idéologie dont le premier fondement a été de récuser tout principe métaphysique au profit d’un matérialisme intégral. Elle s’est attribuée comme mission d’abolir la logique libérale et capitaliste pour instaurer l’égalitarisme social sensé établir un ordre équitable. Cette idéologie a également défini ses dogmes, ses postulats, sa doctrine, ses credo…etc. Par leur volonté farouche de s’affirmer l’une et l’autre, ces deux idéologies ont provoqué un clivage à l’échelle mondiale. Leur incompatibilité les a pétrifiées dans leur opposition et conduites à circonscrire leur territoire d’influence, leurs glacis stratégiques et géopolitiques. Leur réciproque volonté de s’exclure a exacerbé la course aux armements dont l’usage aurait eut des conséquences apocalyptiques. Ce fut l’équilibre de la terreur, la guerre dite froide. Ce fut aussi le temps de la conquête et l’impérialisme spatial concurrentiel au coût exorbitant entre les deux grandes puissances rivales. Les deux idéologies ont provoqué une partition mondiale, source et prétexte à des violences incessantes avec la prolifération de tyrans autocrates brutaux et sanguinaires exerçant leur magistère de bourreaux sous des obédiences contradictoires. La défiance exacerbée a en quelque sorte normalisé dans la psychose collective la dévotion aux forces négatives. Une grande partie des activités et du perfectionnement industriels a été affectée au service du meurtre et de la destruction de masse. Cette industrie a même été et continue d’être stimulée par cette intention sans cesse justifiée.
Victime probablement de ses contradictions internes insoutenables et de postulats extrêmement onéreux, l’idéologie socialiste soviétique s’est effondrée. Cet effondrement a laissé le champ libre au libéralisme triomphant. La loi du marché a pu ainsi étendre son territoire jusqu’à imposer à l’ensemble du globe une guerre économique totale et radicale. C’est le règne absolu de la marchandise, de la croissance indéfinie, des pleins pouvoirs donnés à l’argent avec une pseudo économie où le superflu outrepasse d’une façon extravagante le nécessaire qui reste toujours à résoudre malgré toutes les prouesses de la science et de la technologie.
Cet ordre mondial a, tout en les spoliant de leurs ressources légitimes, cruellement pénalisé les quatre cinquièmes du genre humain. Par son incapacité à s’intégrer à la civilisation de la combustion énergétique et à la technologie, cette fraction majoritaire de l’humanité a été qualifiée de sous-développée, de monde tiers. L’ensemble du système humain a subi une fracture irréductible entre le nord et le sud avec des disparités en constante augmentation. Cela repose toujours sur des mécanismes structurels où les excès sans limite de la minorité planétaire de plus en plus retreinte provoquent les pénuries, les famines et l’indigence d’une majorité en extension continue. Avec la corruption comme facteur très aggravant, les nations mendiantes se multiplient, dépendent pour survivre de la sollicitude et des libéralités des nantis. Le manque d’humanisme est ainsi pallié par l’humanitaire selon le principe du pyromane-pompier. L’indigence n’épargne même plus les citoyens des pays prospères. L’insécurité économique, physique, psychique ne cesse de s’étendre, palliée par le secourisme de l’état et des institutions caritatives.
Tandis que l’humanité continue de jouer son destin selon un scénario ambigu sur le théâtre du monde, le caractère sensible, fragile et limité de la biosphère n’a toujours pas été pris en compte. Les signes avant-coureurs d’une grande « révolte de la nature » d’une amplitude imprévisible menace l’avenir. Et voici la modernité face à une immense déconvenue. Non seulement le progrès pour tous se révèle n’avoir été qu’un mythe, un vœu pieu, mais les dommages qui en découlent pour l’humain et la nature constituent une combinatoire conduisant à l’enlisement voire à la finitude de notre histoire. Nous sommes pour la première fois, et comme en un ultimatum, sommés de changer pour ne pas disparaître. Le changement ne peut se suffire de quelques aménagements de notre modèle d’existence erroné mais d’un changement de paradigme plaçant résolument, honnêtement, l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations. Ce changement est d’autant plus urgent que les dysfonctionnements et les outrances du système dominant sont suractivés par une peur universelle, réveillant les contentieux non résolus politiques, géopolitiques, métaphysiques…etc. et l’accélération de l ‘épuisement des ressources par les nations dites émergeantes. Au moment où ces mêmes ressources se raréfient.
Plus que jamais, l’utopie, à savoir le « non lieu » doit ouvrir à tous les possibles. Des consciences qui ne confondent plus aptitudes technologiques et performances intellectuelles avec intelligence. Compréhension profonde et lucidité sont nécessaires pour provoquer le changement collectif par le changement des individus. Prendre conscience de notre inconscience est le premier pas vers une véritable libération. Ces propos ne sont pas inspirés par de simples considérations morales mais par l’examen des faits à la portée de chacun de nous, l’observation objective du fonctionnement et des dysfonctionnements des êtres rationnels et irrationnels que nous sommes. Ne pas prendre en compte le facteur humain pour construire l’avenir condamne à ne pas comprendre ce qui détermine réellement et ce qui handicape l’élévation de notre conscience. Pourquoi en dépit de nos capacités n’avons-nous pas réussi à faire de la vie qui nous est donnée une œuvre digne de l’intelligence qui semble l’avoir suscitée ? Bien sûr, les opinions et les sentiments peuvent diverger sur ces questions délicates, sujettes à controverses sans grand intérêt. Ce serait débattre sur la provenance de l’eau face à un grand incendie, ce que nous n’arrêtons pas de faire. Par contre, l’urgence écologique et humaine met en évidence une problématique universelle concernant par conséquent la vie et la survie de tous.
Le mouvement pour la terre et l’humanisme, s’inspirant de la précédente et modeste rétrospective sur l’histoire contemporaine, considère qu’il ne peut y avoir d’avenir positif sans la remise en cause des invariants négatifs qui déterminent le monde d’aujourd’hui. Les deux siècles d’exaltation du règne minéral ont profondément affecté l’intégrité physique et biologique de la biosphère, seule garante de la pérennité. Cet ordre des choses a également transformé le destin collectif en un phénomène contingent entièrement subordonnée à la loi du profit indéfini.
Le moment est venu par conséquent, au-delà de toutes les fragmentations issues d’une vision erronée, de contribuer à l’avènement d’une perception unitaire du réel et de la réalité pour inspirer le rapport à soi, à l’autre et à la nature. L’accélération des évènements et des signes qui envahissent l’histoire immédiate mettent en évidence que nous n’avons pas d’autre choix.