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Extraits du manifeste

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Avec l’idéologie du Temps-Argent et de la croissance économique sans limite, s’installent les arbitraires les plus dramatiques de notre histoire. Démantèlement des systèmes vernaculaires, pillage, pollution, épuisement des ressources, pénuries artificielles, etc. Nous assistons aujourd’hui à une sorte d’apothéose d’une logique sans âme et donc sans avenir. Les avis sont partagés sur le bilan que l’on peut faire de cette aventure. Il est indéniable que le progrès essentiellement technique a généré des innovations extraordinaires, mais, faute d’une éthique et d’une intelligence généreuse pour contribuer à l’avènement d’une société planétaire apaisée et conviviale, il a contribué au chaos, donné à nos pulsions destructrices des outils d’une efficacité sans précédent, et mené à la fragmentation d’une réalité de nature unitaire. La mondialisation en tant que système antagoniste, compétitif et meurtrier, est l’ultime avatar d’une histoire qui, à l’évidence, arrive elle-même à sa phase ultime. Pour s’en convaincre, il n’est pas nécessaire de rappeler tous les dysfonctionnements et les nuisances imputables au modèle dominant, y compris biologique, climatique, qui prennent ainsi les allures d’un ultimatum adressé à notre conscience.
Les acquis positifs de la science et de la technique ne sont pas à récuser, mais ils ne peuvent continuer à servir le principe de dualité et de fragmentation qui domine la vision générale qu’a l’humanité d’aujourd’hui sans participer efficacement à la finitude de notre espèce. Un postulat unitaire, convivial, généreux est à adopter et nous savons combien une autre éducation des enfants pourrait rapidement y contribuer. Avec ce postulat, la technologie peut devenir un outil prodigieux d’une mutation sans précédent. Cela implique une conscience collective affranchie des peurs qui nous valent par exemple un arsenal d’armements ridiculement tragique. L’avenir est subordonné plus que jamais à la maturité d’une humanité encore dangereusement infantile. Il est des organisations humaines dites sérieuses, graves, pleines de formules cultivées, mais qui évoquent plus la maternelle, moins l’innocence…

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Avec la modernité, le paysan traditionnel attaché à sa glèbe et à sa charrue à traction animale cède la place à l’exploitant agricole. Celui-ci, équipé de machines, d’engrais, de pesticides, de semences sélectionnées, pourra nourrir de plus en plus de concitoyens. Le cheval animal disparaît au profit du cheval-vapeur. Le paysage, modelé par des siècles d’aménagements selon le principe de l’équilibre agro-sylvo-pastoral, est peu à peu adapté au machinisme. Le productivisme aidant, les champs, après élimination des haies, bosquets, etc, deviennent de vastes espaces dénudés pour une monoculture à la fois intensive et extensive. Ce qu’on appellera le remembrement est en réalité un véritable démembrement ou démantèlement des structures à taille humaine. Tandis que l’industrie prend un essor inouï, l’agriculture est mobilisée pour résoudre les pénuries provoquées par la dernière guerre. Stimulée par les subventions à la production, la productivité ne cesse d’augmenter. Les structures agricoles deviennent compétitives, les plus petites assument de moins en moins la concurrence en dépit des garanties d’un marché sous contrat. L’agriculture finit par disposer de protéines végétales en abondance et cette saturation risque de constituer une limite à la productivité non plus agricole mais industrielle, et donc de mettre une limite au profit financier. Pour ouvrir de nouvelles voies à cette expansion, il faut stimuler de nouveaux comportements alimentaires symbolisant la prospérité.

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Influencés probablement par la culture américaine, on passe alors de la nécessité de gagner son pain à celle de gagner son beefsteak. Cela implique le recours à l’animal comme source de protéines et la transformation de 10 à 12 protéines végétales en une protéine animale sous forme de viande, lait, beurre, œuf, fromage, etc. Ainsi, il faut faire consommer à peu près 10 kilos de céréales à un bœuf pour obtenir un kilo de viande. Ce ratio dispendieux s’accompagne d’une rationalité froide, à savoir : comment produire le maximum de protéines animales dans le minimum de temps et le minimum d’espace. Cela donne le système « hors-sol ». L’animal n’est plus perçu comme une créature vivante et sensible, mais comme une masse ou une fabrique de protéines qui est poussé à la performance productive par une alimentation concentrée. La vache herbivore, ruminent comme chacun sait, a été rendue folle par une alimentation de carnivore. Cette apothéose de l’absurde a été scientifiquement établie et constitue l’un des fleurons de l’ignorance ou du cynisme au service de l’avidité.
Il en découle évidemment de la souffrance, mais l’obsession du résultat économique outrepasse toute autre considération. Les usines concentrationnaires à protéines animales se multiplient et sollicitent également les protéines végétales du tiers-monde, moins coûteuse. Les excédents de protéines animales prennent des proportions telles qu’il faut jeter ou stocker et corriger artificiellement les baisses de rémunération consécutives à la pléthore en faisant appel aux ressources de tous les citoyens. Car il faut éviter les préjudices au producteur qui doit continuer à produire, perfusionné par la collectivité à travers les subventions, etc. L’intensification de la production se poursuit inexorablement : les déserts de maïs, de blé, d’orge, de tournesol …etc. s’élargissent, transformant le paysage en un gigantesque damier où l’industriel de la terre, solitaire, confiné dans la cabine de son tracteur parfois équipée de gadgets dernier cri pour l’aider à surmonter l’ennui suscité par le vide et la banalité d’une terre, substrat impersonnel, qui n’a plus ni langage ni vie ni beauté. Les fermes de polyculture et d’élevage organiquement constituées comme systèmes intégrés fondés sur la diversité interactive, cèdent la place à la spécialisation : céréalier, éleveur, arboriculteur, viticulteur, fleuriste, maraîcher…etc.

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Avec la petite rétrospective que nous venons d’établir sur l’agriculture moderne, nous ne prétendons évidemment pas avoir traité une question dont la complexité nécessiterait un travail plus conséquent. Nous n’avons par ailleurs jamais culpabilisé les agriculteurs, considérant qu’ils ont été, comme toutes les catégories sociales, englobés dans la même logique totalitaire que nous récusons. Cela ne les dédouane évidemment pas comme tout à chacun de la responsabilité que le libre arbitre et la démocratie nous permettent. Et les agriculteurs, en acceptant comme d’autres corporations professionnelles la compétitivité, la rivalité et le « toujours plus » au détriment du voisin n’ont pas contribué à l’amélioration de leur condition. Une internationale paysanne reposant sur des critères solidaires aurait sans doute limité les dommages. Cette question est au cœur même de la problématique du système qui nous gère et nous digère.
Avec ces quelques observations, nous espérons néanmoins, en plus de l’affirmation de notre point de vue, avoir contribué à rendre un peu plus intelligible une problématique qui ne semble pas bénéficier de l’attention qu’elle mérite. Nous ne pouvons, en conscience, avoir de complaisance à l’égard d’une activité qui concerne rien moins que la survie alimentaire de l’humanité et qui, sous le beau prétexte de répondre efficacement aux besoins de cette humanité, est en train de contribuer à l’affamer en détruisant son patrimoine vital, car la terre, l’eau, les espèces et les variétés animales et végétales ne sont pas des gisements de ressources mais des biens communs garants de la vie et de la survie de tous et nécessitent d’urgence d’être affranchis de la spéculation financière qui les dissipe.

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